Samedi 17 décembre 2011
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Mon petit Emmanuel,
Ton arrière-grand-mère, mamie Georgette, vient de partir, pour ailleurs... Pour un endroit de calme et
de sérénité, sans douleur et sans tristesse.
Tu ne t'en souviendras sans doute pas, mais tu l'as vu, plusieurs fois. Quelques photos sont là pour te
montrer cette grand-mère, plus tard. Depuis quelques temps, son esprit l'avait abandonné. Cette fois, c'est son corps qui a dit qu'il n'en pouvait plus. Après une vie bien remplie, elle est
partie à l'âge vénérable de 96 ans.
Je me souviens qu'elle t'a pris dans les bras, assise dans son fauteuil. Et j'aime à croire que pendant
quelques instants, même si cela n'a été que quelques secondes, elle a eu plaisir à avoir ce beau petit bébé, et qu'elle a pu se dire que ce bébé était mon fils, le dernier arrivé de ses
arrière-petits-fils. Elle aura connu une descendance nombreuse. Ces trois enfants (Jean, Arlette ta grand-mère et Danièle) lui ont donné huit petits-enfants (Florence, Fabienne, Yann, Christophe,
Jack, Thierry, Claudie et Lionel ton père) et 12 (on peut même dire 14) arrière-petits-enfants.
Je me souviens de cette femme au caractère bien trempé, mais au coeur bon et tolérant. Lorsqu'elle avait appris que j'avais choisi de vivre avec Pascal, elle
m'avait dit "bah, ça te passera"... Et avec le temps, voyant que ça ne passait pas, elle m'avait demandé si j'étais bien comme ça. Je lui avais dit oui. Alors elle m'avait dit "et bien, c'est pas
grave....". Et elle avait adopté Pascal comme tous les autres conjoints de ces petits-enfants. On peut avoir 80 ans, et avoir l'esprit moderne surtout après une vie bien remplie... C'est
peut-être même plus facile d'être moderne à 80 ans après avoir traversé plein d'épreuves. Les certitudes intransigeantes de la jeunesse sont sans doute reléguées à l'arrière-plan pour ne retenir
que l'essentiel...
Je me souviens de ces mercredis midi, quand je mangeais chez elle. Le menu était souvent : soufflé au
fromage et steak de cheval, "parce que c'est plus tendre et que ça donne de la force". Et du raisin. Ce fruit, son préféré, dont elle avait été privée pendant la guerre... On mangeait en
regardant la télévision, l'émission de Danièle Gilbert "Midi première", ou bien encore "Tournez manège", puis le journal.
Je me souviens aussi des balades au square, et bien souvent il y avait un pain au lait acheté au camion
du glacier qui venait s'installer à côté...
Je me souviens de la façon dont elle parlait de son mari, mon grand-père, que je n'ai jamais connu qu'au travers de ses récits et de ceux de ma mère. A
priori, un homme pas toujours commode, mais qui avait pris soin d'apporter tout le confort possible à sa famille. Elle en parlait comme on parle d'un saint, avec révérence, les années ayant sans
doute magnifié la période heureuse de la vie commune, à laquelle un long veuvage de plus de 50 ans avait succédé. Mais je ne doute pas que leur histoire était fondée sur un véritable amour et un
respect mutuel. Elle m'avait raconté comment, pendant leur nuit de noce, elle avait tenu à ce que la bougie reste allumée ! Femme de marin, elle avait suivi son mari dans toutes ces affectations,
n'hésitant pas à quitter sa Charente-Maritime natale pour Saint-Mandrier, le Maroc ou la Tunisie. Jusqu'au jour de cet accident stupide en 1955 qui avait vu la mort d'un certain premier-maitre de
la Marine, dans le port de Toulon. Car c'était ça aussi ta grand-mère, une femme qui s'était retrouvée veuve prématurément, dans la quarantaine, et qui avait dû finir l'éducation de ses enfants
toute seule. Elle avait fait différents "petits boulots", notamment à s'occuper de "patronnes". Le récit de cette bonne dame revenait souvent. Celle qui donnait l'argent des commissions à ma
grand-mère en lui recommandant bien de prendre du poisson de prix pour son chat et d'acheter pour elle-même (ma grand-mère) le poisson le moins cher, ce en quoi elle faisait exactement le
contraire...
Je me souviens des récits de la période de la guerre, la seconde. De cet
exode en Provence, où ma mère est née, pensant que la vie dans la zone libre pouvait être plus agréable. Mais le désenchantement arriva suite aux pénuries et vexations diverses. Et ce fut le
retour vers la zone occupée, à Rochefort, où au moins elle pouvait compter un minimum sur les bases arrière des relations familiales pour subvenir au mieux aux besoins de la petite famille. Elle
racontait également comment il détournait les parachutes, à l'occasion de son activité dans l'arsenal de La Rochelle où il avait été recasé après sa démobilisation suite à la débâcle française.
Cela permettait à ma grand-mère de fabriquer des vêtements en soie pour la famille, un vrai luxe !
Je me souviens qu'en sortant de la messe des Rameaux de l'église
Notre-Dame, on allait déposer quelques branches sur la tombe de papi Marcel, ce mari qu'elle a toujours aimé et jamais remplacé.
Je me souviens des récits de ses voyages qu'elle effectuait avec sa
sœur Andrée et son beau-frère Maurice. Ensemble, ils avaient visité la Sardaigne, la Turquie, le Maroc … C'est au cours de ce voyage qu'un voleur lui avait arraché le médaillon qu'elle portait au
cou, représentant son mari…
Tu vois, Emmanuel, cette grand-mère, c'est pour moi le souvenir d'une femme
courage, d'une volonté de fer, d'une femme qui est resté chez elle jusqu'à ses 91 ans, d'une grand-mère qui a toujours pris soin de tous les siens.
Aujourd'hui, elle est avec mon grand-père, pour toujours. C'est tout ça ton
arrière-grand-mère.